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elle, naissent les mirages. Mais ce ne sont encore que des mirages
élémentaires. De grands lacs se forment, et s évanouissent quand
nous avançons. Nous décidons de franchir la vallée de sable, et de
faire l escalade du dôme le plus élevé afin d observer l horizon.
Nous marchons déjà depuis six heures. Nous avons dû, à grandes
enjambées, totaliser trente-cinq kilomètres. Nous sommes
parvenus au faîte de cette croupe noire, où nous nous asseyons en
silence. Notre vallée de sable, à nos pieds, débouche dans un
désert de sable sans pierres, dont l éclatante lumière blanche
brûle les yeux. À perte de vue c est le vide. Mais, à l horizon, des
jeux de lumière composent des mirages déjà plus troublants.
Forteresses et minarets, masses géométriques à lignes verticales.
J observe aussi une grande tache noire qui simule la végétation,
mais elle est surplombée par le dernier de ces nuages qui se sont
dissous dans le jour et qui vont renaître ce soir. Ce n est que
l ombre d un cumulus.
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Il est inutile d avancer plus, cette tentative ne conduit nulle
part. Il faut rejoindre notre avion, cette balise rouge et blanche
qui, peut-être, sera repérée par les camarades. Bien que je ne
fonde point d espoir sur ces recherches, elles m'apparaissent
comme la seule chance de salut. Mais surtout nous avons laissé
là-bas nos dernières gouttes de liquide, et déjà il nous faut
absolument les boire. Il nous faut revenir pour vivre. Nous
sommes prisonniers de ce cercle de fer la courte autonomie de
notre soif.
Mais qu il est difficile de faire demi-tour quand on marcherait
peut-être vers la vie ! Au-delà des mirages, l horizon est peut-être
riche de cités véritables, de canaux d eau douce et de prairies. Je
sais que j ai raison de faire demi-tour. Et j ai, cependant,
l impression de sombrer, quand je donne ce terrible coup de
barre.
Nous nous sommes couchés auprès de l avion. Nous avons
parcouru plus de soixante kilomètres. Nous avons épuisé nos
liquides.
Nous n avons rien reconnu vers l est et aucun camarade n a
survolé ce territoire. Combien de temps résisterons-nous ? Nous
avons déjà tellement soif&
Nous avons bâti un grand bûcher, en empruntant quelques
débris à l aile pulvérisée. Nous avons préparé l essence et les tôles
de magnésium qui donnent un dur éclat blanc. Nous avons
attendu que la nuit fût bien noire pour allumer notre incendie&
Mais où sont les hommes ?
Maintenant la flamme monte. Religieusement nous
regardons brûler notre fanal dans le désert. Nous regardons
resplendir dans la nuit notre silencieux et rayonnant message. Et
je pense que s'il emporte un appel déjà pathétique, il emporte
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aussi beaucoup d amour. Nous demandons à boire, mais nous
demandons aussi à communiquer. Qu un autre feu s allume dans
la nuit, les hommes seuls disposent du feu, qu'ils nous
répondent !
Je revois les yeux de ma femme. Je ne verrai rien de plus que
ces yeux. Ils interrogent. Je revois les yeux de tous ceux qui, peut-
être, tiennent à moi. Et ces yeux interrogent. Toute une
assemblée de regards me reproche mon silence. Je réponds ! Je
réponds ! Je réponds de toutes mes forces, je ne puis jeter, dans la
nuit, de flamme plus rayonnante !
J ai fait ce que j ai pu. Nous avons fait ce que nous avons pu :
soixante kilomètres presque sans boire. Maintenant nous ne
boirons plus. Est-ce notre faute si nous ne pouvons pas attendre
bien longtemps ? Nous serions restés là, si sagement, à téter nos
gourdes. Mais dès la seconde où j'ai aspiré le fond du gobelet
d étain, une horloge s est mise en marche. Dès la seconde où j ai
sucé la dernière goutte, j ai commencé à descendre une pente.
Qu y puis-je si le temps m emporte comme un fleuve ? Prévot
pleure. Je lui tape sur l épaule. Je lui dis, pour le consoler :
« Si on est foutus, on est foutus. »
Il me répond :
« Si vous croyez que c est sur moi que je pleure& »
Eh ! bien sûr, j ai déjà découvert cette évidence. Rien n est
intolérable. J apprendrai demain, et après-demain, que rien
décidément n est intolérable. Je ne crois qu à demi au supplice. Je
me suis déjà fait cette réflexion. J ai cru un jour me noyer,
emprisonné dans une cabine, et je n ai pas beaucoup souffert, j ai
cru parfois me casser la figure et cela ne m a point paru un
événement considérable. Ici non plus je ne connaîtrai guère
l angoisse. Demain j apprendrai là-dessus des choses plus
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étranges encore. Et Dieu sait si, malgré mon grand feu, j ai
renoncé à me faire entendre des hommes !&
« Si vous croyez que c est sur moi& » Oui, oui, voilà qui est
intolérable. Chaque fois que je revois ces yeux qui attendent, je
ressens une brûlure. L envie soudaine me prend de me lever et de
courir droit devant moi. Là-bas on crie au secours, on fait
naufrage !
C est un étrange renversement des rôles, mais j ai toujours
pensé qu il en était ainsi. Cependant j avais besoin de Prévot pour
en être tout à fait assuré. Eh bien, Prévot ne connaîtra point non
plus cette angoisse devant la mort dont on nous rebat les oreilles.
Mais il est quelque chose qu il ne supporte pas, ni moi non plus.
Ah ! J accepte bien de m endormir, de m endormir ou pour la
nuit ou pour des siècles. Si je m endors je ne sais point la
différence. Et puis quelle paix ! Mais ces cris que l on va pousser
là-bas, ces grandes flammes de désespoir& je n en supporte pas
l image. Je ne puis pas me croiser les bras devant ces naufrages !
Chaque seconde de silence assassine un peu ceux que j aime. Et
une grande rage chemine en moi : pourquoi ces chaînes qui
m empêchent d'arriver à temps et de secourir ceux qui
sombrent ? Pourquoi notre incendie ne porte-t-il pas notre cri au
bout du monde ? Patience ! Nous arrivons ! Nous arrivons !&
Nous sommes les sauveteurs !
Le magnésium est consumé et notre feu rougit. Il n y a plus ici
qu un tas de braise sur lequel, penchés, nous nous réchauffons.
Fini notre grand message lumineux. Qu a-t-il mis en marche dans
le monde ? Eh ! je sais bien qu il n a rien mis en marche. Il
s agissait là d une prière qui na pu être entendue.
C est bien. J irai dormir.
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V
Au petit jour, nous avons recueilli sur les ailes, en les
essuyant avec un chiffon, un fond de verre de rosée mêlée de
peinture et d huile. C était écSurant, mais nous l avons bu. Faute
de mieux nous aurons au moins mouillé nos lèvres. Après ce
festin, Prévot me dit :
« Il y a heureusement le revolver. »
Je me sens brusquement agressif, et je me retourne vers lui
avec une méchante hostilité. Je ne haïrais rien autant, en ce
moment-ci, qu une effusion sentimentale. J ai un extrême besoin
de considérer que tout est simple. Il est simple de naître. Et
simple de grandir. Et simple de mourir de soif.
Et du coin de l Sil j observe Prévot, prêt à le blesser si c est
nécessaire, pour qu il se taise. Mais Prévot m a parlé avec
tranquillité. Il a traité une question d'hygiène, il a abordé ce sujet
comme il m eût dit : « Il faudrait nous laver les mains. » Alors
nous sommes d accord. J ai déjà médité hier en apercevant la
gaine de cuir. Mes réflexions étaient raisonnables et non
pathétiques. Il n y a que le social qui soit pathétique. Notre
impuissance à rassurer ceux dont nous sommes responsables. Et
non le revolver.
On ne nous cherche toujours pas, ou, plus exactement, on
nous cherche sans doute ailleurs. Probablement en Arabie. Nous
n entendrons d ailleurs aucun avion avant demain, quand nous
aurons déjà abandonné le nôtre. Cet unique passage, si lointain, [ Pobierz caÅ‚ość w formacie PDF ]

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